Le jour des courses

Remise en contexte : 

En 2016 j’intègre une école de journalisme, ça ne colle pas, je ne m’y retrouve pas. Je finirai par quitter cette filière au bout d’un an. A l’époque pour valider l’un des modules de mon année je devais me plier à un exercice, celui du « Live Magazine Academy ». Pour rentrer dans les détails techniques, comme sa traduction le laisse deviner, c’est un journal vivant. Reconnu dans le monde journalistique, des reporters, des photographes, des écrivains, des réalisateurs se succèdent sur une scène pour raconter une histoire. « Des récits intimes et planétaires, fondamentaux pour ceux qui les racontent, inoubliables pour ceux qui les écoutent. »

A l’instar du vrai Live Magazine, chaque élève devait rédiger une histoire personnelle, un moment fort, inoubliable, quelque chose qui nous représentait. Un texte que nous devions par la suite lire devant nos camarades.  Ce-matin là je suis arrivée sans aucune grande conviction, l’école ne me plaisait pas, les cours non plus, j’avais déjà fait part de mon envie de partir depuis quelques semaines alors ma mauvaise volonté et mon côté désinvolte prenaient le dessus sur tout le reste. 

Ce jour-là je n’avais absolument rien préparé, je me souviens avoir regardé mes camarades s’agiter autour de moi, leur textes étaient pour la plupart déjà bouclés depuis la veille. Je me revois assise sur cette chaise les bras croisés, une mine d’enfant boudeuse, « J’ai rien écrit et j’écrirai rien, j’ai pas envie ». Mais ce jour-là on ne m’a pas laissé le choix, soit je pondais un texte en 10 minutes soit je ne validais pas mon année. Alors je me suis assise dans un coin des escaliers et j’ai creusé, qu’est-ce qui me représentait ? Qu’est-ce qui avait contribué à la personne que j’étais à ce jour ? En quelques minutes j’ai laissé mon coeur parler et pour la première fois de ma vie j’ai parlé de la mort, de ma mère, de la souffrance, de toutes ces étapes que je traverse. A l’époque je suis malade, mais je me pense guérie. 

Je pose pour la première fois des mots sur ma souffrance, l’après-midi même devant mes camarades, des personnes avec qui je ne partageais absolument rien, je raconte la maladie de ma mère. 

Tout s’est très rapidement enchainé et la directrice du Live Magazine, Florence Martin Kessler me contactera 48h plus tard pour me proposer de participer au vrai Live Magazine, sur une scène de théâtre devant près de 1500 personnes. 

C’est au théâtre de la Porte-Saint-Martin que du haut des mes 19 ans je raconte cette histoire, devant de hauts noms du journalisme français. En sortant de scène je cours rejoindre mes proches et un homme, d’une soixantaine d’années m’attrape par le bras. J’ai sursauté de peur, il s’excuse et me dit : « Je voulais seulement vous remercier, à l’âge de 15 ans j’ai perdu mon père et ce soir vous avez mis des mots sur une douleur que je n’ai jamais réussie à exprimer, merci mademoiselle ». Ce monsieur, m’a marquée à vie, il m’a donnée l’envie de partager, de transformer ma souffrance en force, et de propager de l’espoir. 

Voici ce fameux texte, écrit en Février 2017, intitulé : Le jour des courses. 

« J’ai tendance à dire que j’ai vécu deux vies, l’une pleine d’amour, de rires, de souvenirs, d’innocence, je compare cette vie à un voyage qui a pris fin prématurément, emportant avec lui la personne que j’étais. 

Mardi 5 Mars 2010, au supermarché, le mardi c’est jour des courses dans la famille. J’ai les doigts scotchés sur mon clavier rose de mon premier téléphone, je traine des pieds et ne lève pas les yeux de l’écran. Je suis ma mère au son de ses talons claquant contre le sol froid du supermarché. Elle arpente les rayons qu’elle connait par coeur poussant son caddie d’un pas actif. Ses gestes sont brefs et précis, elle ne parle pas, et fronce les sourcils.

Je lui demande ce qu’il ne va pas, elle ne me répond pas. 

Alors j’insiste, une fois, deux fois… « Tu fais la gueule ? », « Oh réponds moi ! » . 

Elle me répond enfin sans se retourner : « Non Julia je ne fais pas la gueule je suis fatiguée c’est différent, j’ai eu une longue journée »

 Je rétorque aussitôt avec une insolence puérile : « Tu fais la gueule quoi, dis-le si je te fais chier, après tu te plains que je fais rien avec toi »

 Elle s’arrête net, son talon grince contre le sol, elle se retourne violemment faisant voler ses cheveux dorés. 

Je ressens cette colère dans son regard, ses yeux noirs me glacent le sang. Et ici au rayon sauces, entre le ketchup et la moutarde, elle prononce ces trois mots qui changeront ma vie. – « J’ai un cancer ! »

Elle hurle dans le supermarché, les gens se retournent, nous dévisagent, et j’entends encore ses paroles : – « Je suis malade Julia ! Ta mère est malade ! »

J’ai honte, et je suis en colère, je ne cesse de répéter : – « Arrête maman ! Arrête ! » 

Ce mardi-là maman m’a annoncée qu’elle avait un cancer. Je ne pleure pas, je ne panique pas. Je ne pense pas à la mort. Je fronce les sourcils, hausse les épaules. L’annonce d’une grosse grippe m’aurait sans doute fait le même effet. J’ai 12 ans.

Le temps ne s’est pas arrêté et les semaines, les mois, les années ont continué à défiler. Je grandis sans me préoccuper de maman. Elle est si belle, elle n’a pas perdu ses cheveux, rien n’a changé. Je grandis en Seine-et-Marne dans un cadre très agréable, une grande maison avec piscine, scolarisée dans la meilleure école privée de la région, je suis une enfant pourrie-gâtée. Je suis égoïste. Je fais vivre des moments de conflits à mes parents. Je mens, je trahis, je déçois. Maman est malade, mais moi je veux vivre, grandir et repousser mes limites.

Nous sommes le 18 Février 2014. 

Maman est branchée de partout, sous oxygène, sous morphine. Je n’ose pas passer cette porte, où ma mère est enfermée dans son propre corps. Les médecins ne cessent de me répéter qu’il faut que je lui parle, que je rentre dans cette chambre. Je n’ose pas, j’ai peur, elle ne me reconnaît plus. Elle est hospitalisée à la maison depuis 1 semaine près de son mari et de ses deux filles. L’ambiance est pesante, je reste scotchée sur ce canapé en daim devant la télé. Cet après-midi là, papa doit sortir faire une course, il me demande de rester seule. Je refuse, mais il ne me laisse pas le choix. Il finit par claquer la porte et me laisse seule dans cette grande maison, seule, avec elle.

Quelques minutes plus tard j’entends des hurlements, je sursaute. Mon corps entier se crispe, je reste assise sur ce canapé, mes yeux sont fixées sur la télé, 1 minute, 2 minutes, 3 minutes, je ne bouge pas. Je ne respire presque plus, j’ai peur. Elle hurle de plus en plus fort. Je me lève et je cours vers cette chambre, j’ouvre la porte violemment et me retrouve là, face à ma mère, s’arrachant sa perfusion, inconsciente de ses actes. Je me mets à hurler à mon tour « Me fais pas ça ! Je t’en prie, s’il t’arrive quoi que ce soit, je saurai pas quoi faire et ce sera de ma faute, arrête ».

Elle laisse tomber sa tête sur l’oreiller et se calme petit à petit. Des larmes coulent sur mon visage, j’ai peur, j’ai peur de ma propre mère. Je m’assois près de ce lit, je lui raconte les dernières nouvelles, je lui parle de tout, de rien. Parfois, je me tais et je l’a regarde, ses yeux sont rivés vers le plafond blanc. Mais elle m’entends je le sais. Je caresse ses mains vernies d’un rouge vif. Je pleure, je ris… Les heures passent… Je me lève, embrasse maman et referme cette porte.

Elle s’éteindra le soir même.

Maman s’est battue, pendant 5 années, pendant 1825 jours, contre un cancer du sein, qui finira par atteindre les os, et le cerveau.

J’ai tellement mal, c’est indescriptible. Je tombe gravement malade quelques mois après son départ. Je suis hospitalisée. Dépression, suicide, désespoir, psychiatrie, psychologue, sont de nouveaux termes de mon quotidien. Je veux mourir, à tout prix. Je ne veux plus rester ici. Ça ne vaut plus la peine.

Et puis un soir je m’imagine retrouver ma mère, mais je me rends compte d’une chose, une petite chose qui me sauvera la vie…Maman va tellement m’engueuler, elle va m’en vouloir d’être partie aussi tôt, elle s’est battue alors je dois me battre. Et voilà … je suis ici aujourd’hui, je ne sais plus vraiment qui je suis, j’ai dû réapprendre à manger, à rire, à aimer et à respirer. Le chemin est encore long, mais je suis sûre d’une chose, je veux vivre. »

4 Comments

  1. Ton témoignage est très touchant,Julia ! Tu as su trouver le courage de lui survivre, alors profite pleinement de ta vie, tant de belles choses t’attendent !

    J’aime

    1. Je suis fière de ce que tu as écris, maman serait fière de toi, elle s’ est tellement battue, et on parlait souvent de toi, de ton passage a Hsaint Camille, je l’aimais bcp, c’était une amie qui avait bcp de secrets. Je t’embrasse Evelyne

      J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s